Queer & the Shitty. Saison II. Épisode VII (partie II).

Minette

Photo: Rita-Adèle Beaulieu

http://barphotos.blogspot.com/

 

Depuis le début de nos aventures au pays du Kill the Même Land, on a cherché nos voix et des armes, on a déménagé pour fuir la police, on a religieusement évité de trop s’inspirer du Ku Klux Clan, et, même si on a toujours tenté de rester dans le registre du clean, on a mangé des tonnes de chars de marde de la part de nos consciences. Nos vies chargées à bloc ne nous ont pas laissé beaucoup de temps pour respirer humainement ou prendre la parole à la première personne, vraiment oser dire je, sans imaginer un gun pointé sur nous ou Bonnie Frappier débarquer dans le Quartier Général en furie. Tout ça pour dire que, malgré le fait qu’on accomplisse brillamment ce qu’on avait à faire, depuis trop longtemps, on avait les identités saignantes.

Le seul et unique séminaire de Shirley McMurray auquel on avait assisté n’avait pas donné grand-chose. C’était clair, autant que le fait qu’il était hors de question d’y retourner. Il fallait qu’on apprenne à s’auto-coacher, à se flatter les égos, à devenir nos propres sauveurs, quitte à devenir partiellement des répliques de Chantal Lacroix en misant fort sur l’idée de ne pas oublier de se donner à soi-même de temps en temps. Pour moi comme pour les autres, il était de mise de dire moi.

Quand j’ai le temps de le faire, comme quand je viens de juter et que je demande à l’autre de ne pas me toucher sinon je vais pogner des spasmes, il m’arrive de me poser de vraies questions au sujet des vraies choses. Ça se passe parfois dans le métro, parmi le bétail, devant le vide de la masse, ou comme maintenant parce que j’attends Minette Salinger qui veut se mettre belle pour aller au Jean Coutu avant de me parler d’une affaire importante. Dans ce temps-là, je switche au présent. Je ne pense pas à dépolluer Montréal du fléau du Même. Il m’arrive aussi d’aimer ma vie ou d’essayer de trouver le dicton qui convient le mieux à notre mode de vie. Des fois, j’en invente des nouveaux. J’en lance un à Minette, qui se pointe arrangée comme une charrue de luxe, maquillée pis toute, les yeux beaux.

–          Josélito Michaud qui roule ramasse d’la mouche!

En se penchant, en me demandant si on voit son g-string quand elle se penche, elle part à rire même si son heure est grave.

–          Ouache! Imagine le gros Josélito avec des mouches dans’ raie!…

Je suis fier de ma joke. J’ai réussi à lui débotoxer ses pommettes enracinées dans la tristesse depuis qu’elle est debout. L’image du gros Michaud est crissement dégueu mais je l’endure parce qu’elle en a valu la peine.

En sortant du Quartier Général, je ne sais pas trop si c’est parce qu’on est plus hangover qu’une meute de loups en lendemain de crack mais je gerbe presque sur le trottoir. Minette me flatte dans le dos mais ça ne passe pas vite. Je sue frette. Je me sens sur un lit d’eau. Je vois plein de petits picots d’étoiles noires qui brillent. Je vire vert. Ça goûte le Pablum dans ma bouche.

–          Shit man… Vas-tu crever icitte?

Les cils de Minette clignent trop vite et ça me donne encore plus le tournis. Elle me demande si je veux rentrer. Je dis non. Je reprends sur moi. J’ai honte. L’enseigne jaune du Jean Couteux nous appelle. On arrive devant le marché aux puces des âmes en peine de make-up pas cher qui sent la bouffe.

–          Non, j’rentre pas, mais dépêche-toé. J’vas t’attendre dehors avec les faux pauvres qui s’piquent dans’ ruelle. Mais prends-moé des Gravol.

Elle me sourit. Elle sacre son camp. Je l’aime. Ses longues jambes m’abandonnent avec mon mal de cœur de la mort; et je la vois pénétrer dans la gueule du loup – c’est clair que Minette va en ressortir avec trois sacs remplis de futilités lettes (comme un nouveau rouge à lèvres mauve glow in the dark, au cas où elle se pointe un jour dans un rave déguisée en squelette, et trois boîtes de Kotex parce que c’est en spécial cette semaine, et des lacets pour ses souliers, du savon à vaisselle, des bandes pour blanchir les dents mais je dis pas la marque, des condoms, clairement, deux paquets de gomme, Fifty Shades of Grey tome II même si elle n’a pas lu le premier, la mappe de Shawinigan, name it). Je regarde les lampadaires, je trouve ça poche comme expérience. Les chars continuent de passer comme si je n’étais pas là, en train de me morfondre. Je veux que Minette revienne. Je prends racine. C’est long. C’est poche.

Je compte jusqu’à 48 000 et elle ressort du Jean Coup d’queue. Je souris. On dirait qu’elle n’a rien acheté.

« Ailleurs, des enfants continuent de crever de faim. » C’est un fait. Et tandis que je suis en train de me dire ça, je me trouve généreux en crisse. Et là, Minette, comme si elle pouvait lire dans mes grands moments où je peux penser tout seul, me dit ça :

–          Latrique, ça crie dans son ventre.

*

Nicky Dean avait profité de notre escapade pour avancer dans son projet concernant Tsi-Ku Whore. La domestiquer, il le fallait, c’était fondamental, elle allait se mettre à japper vite, la chienne jaune. Plus jamais elle n’allait avoir la possibilité de revoir le soleil ni les étoiles, pas même ses enfants laissés derrière elle à Hong Kong. Nicky avait accepté d’en prendre soin, de la faire jouir même, et de lui sauver la vie en l’éloignant de Bonnie qui voulait sa peau, mais ces choses-là avaient un prix. Tsi-Ku n’avait aucune autre option. C’était la rue ou le cachot. C’était la mort ou les traitements spéciaux à la Nicky. Dans la vie comme dans les crises, il fallait assumer les conséquences de nos choix quand on les matérialisait… Et si Tsi-Ku avait osé quémander l’aide de Nicky pour s’éloigner de Bonnie, elle devait se fermer la gueule et s’ouvrir les sphincters. Trahir la Frappier, c’était un peu trop pour Nicky Dean mais il n’avait pas eu le courage de le dire. Il régurgitait de l’acide.

En ouvrant la porte de l’Écurie pour aller vérifier si sa nouvelle prise était toujours morte de honte sous sa couche de pisse, Nicky a reculé parce que ça empestait trop l’ammoniaque et les restes humains. Tsi-Ku Whore, roulée en boule dans le fond du trou, n’était vraiment pas belle à voir; à côté du bleu de ses cernes, sur le ciment sale, il y avait un morceau grignoté de pouce et, comme par hasard, un des cadavres suspendus, le plus verdâtre – le plus mou, donc – arborait désormais une nouvelle main à quatre doigts. Il n’avait sans doute pas été trop difficile de l’arracher en un coup de dents, la famine rongeant les entrailles de la prisonnière l’aidant en lui donnant du guts dans les mâchoires. Sur le mur de gauche, un gribouillis rouge et brun brillait, luisant, en forme d’œuvre d’art. La salope avait vomi son unique casse-croûte depuis trois jours sur la pierre, sans doute à cause de son arrière-goût âcre de mort en devenir ou d’un morceau d’ongle mal mâchouillé avalé de travers. Dans de pareilles conditions – les cheveux gras, la peau crasseuse salée à l’urine et l’haleine empestant la gerbe cannibale –, il était hors de question que Nicky tente de s’amuser avec son sac à dèche.

–          Réveille, la crasseuse! C’est l’temps.

Nicky avait une idée bien particulière derrière la tête, une parcelle de lucidité parmi les déchets, au centre de l’horreur enfermée dans l’Écurie comme dans un container. Tsi-Ku Whore, un caillot de sang en train de crouter sous sa lèvre inférieure, surprise et invectivée, ne s’est pas faite prier pour répliquer.

–          Tu clois quoi? Que tu vas pouvoil faile tout ce que tu veux avec moi? Tu te tlompes… Je ne suis pas un cadavle. Je ne suis pas molte… (Elle avait en partie raison, mais… toujours est-il que Nicky Dean n’avait pas le goût de se faire niaiser de même. Elle allait regretter de s’être comportée de la sorte.)

Après avoir refermé la porte assez violemment merci, Nicky avait le mors au dents, plus que l’autre, et sans hésiter une seconde, il s’est dirigé vers son coffre-fort secret juste à lui, celui dans lequel ses instruments kinky de torture le fun dormaient tranquillement en attendant d’être utiles. « J’vas lui faire bouffer du Dr. Ballard, elle va apprendre… » (C’est ça qu’il se disait, un sourire froid lui déformant la face, en empoignant sa chaîne (une laisse pour les gros chiens avec un collier pour les choker), puis, en passant devant la salle de bain, il a ouvert le robinet d’eau chaude de la baignoire sur pattes. Le plus chaud serait le mieux.)

Sans perdre de temps pour éviter que ça déborde, il est retourné écoeurer celle qui l’ignorait toujours mais qui allait se faire toiletter comme dans les meilleurs centres de toilettage pour les chiennes de sa race. Devant l’Écurie, Nicky a inspiré, expiré, inspiré encore, puis il a ouvert.

–          Go Ralphy! C’est l’temps d’te décrotter… Pis tu chignes pas sinon j’te scalpe! C’est clair?

Elle devait être pénétrable pour la suite des choses. Elle devait avoir les voies libérées de tout obstacle gluant. Une autoroute lisse sans bouchon de circulation. Sa chose. Elle s’est laissée caresser la joue, la peur dans les yeux, enrouler la chaîne autour du cou sans aboyer, les joues creuses, la bouche neutre même pas tremblante, et ils ont marché tous les deux en silence jusqu’à la salle de toilettage, elle à quatre pattes, lui dignement comme un vrai maître. La buée laissait présager des risques de brûlure mais elle n’a rien dit. Nicky Dean s’est replacé la frange en passant devant le miroir.

–          Dans le bain! Tout d’suite! Tsé que j’peux t’étrangler en un coup d’collier… faque niaise pas!…

*

En revenant dans le Quartier Général, Minette Salinger n’a pas pu s’empêcher de crier en retrouvant Tsi-Ku Whore inconsciente sur le plancher de la cuisine, le corps plein de cloques d’eau, cramée au troisième degré à plusieurs endroits. Elle sentait la lavande rôtie et saignait du cul. Nicky n’a pas voulu nous ouvrir la porte de sa chambre même si on a menacé de la défoncer (on voulait savoir ce qui lui avait pris). Il écoutait la musique de ses jours tristes, le premier disque de Crystal Castles. Et Ritz Carlton, à quelques kilomètres de chez nous, était en train d’accomplir quelque chose d’encore pire, persuadée qu’elle allait réussir à mettre la main sur celle ou celui qui avait tenté de l’empoisonner.

Il fallait faire quelque chose, vite, la vie de Tsi-Ku Whore était en jeu, il était hors de question de la laisser pourrir dans ses pustules, Nicky Dean en avait trop fait, c’était vraiment dégueulasse, mais avait-il réellement voulu la malmener à ce point?

–          Fuck man, j’appelle Bonnie! C’t’un paquet de troubles, garder l’autre icitte. Pis si Nicky est pas content, ben, j’men crisse… Ça juste pas d’allure d’la torturer d’même…

Je pensais comme Minette, comme souvent… Nicky avait salement dépassé les limites de l’horreur qu’on pouvait endurer. Ce n’était pas fair. Pas dans les règles de notre art. Tsi-Ku Whore n’avait rien à voir avec le Même, aucun rapport, et les raisons de l’attentat de Nicky Dean relevaient de la gratuité pure et dure, sale et méchante, lâche comme un phoque.

–          Appelle-la. J’vas essayer d’la faire revenir du monde des pommes en attendant…

Même si on savait que la jaune allait sans doute passer des moments épouvantables en revenant entre les mains de Bonnie Frappier, c’était tout de même la meilleure chose à faire. Il n’y avait plus de place pour elle ici et, suite aux actes immondes de Nicky, on devait l’éloigner.

Crystal Castles continuait d’engourdir la place, la voix sanguinaire de Bonnie voulait défoncer le cellulaire de Minette, j’avais mal à la tête, à mes idées, et j’aurais aimé que Ritz soit là pour nous indiquer comment faire pour que tout se passe sans trop déplacer de poussière.

Les beaux yeux de Minette m’envoyaient des sparkles mouillés de « ça va brasser », je le savais, mais en le lisant dans ses larmes à elle, c’était comme plus vrai. Et on n’avait pas eu le temps de se parler réellement de ce qui criait en elle, ma partner à jamais, mon plaster existentiel.

*

À minuit moins cinq, quand Bonnie s’est pointée, il y a même pas eu de feux d’artifices; son haleine de lithium nous a même redoré la soirée.

–          Merci d’m’avoir appelée, mes choux gras… J’m’ennuyais, c’est d’même, ma maudite Chinetoque fugueuse m’a manquée, dans l’fond…

Bonnie Frappier a gratté à la porte de son Nicky mais il n’a pas répondu à l’appel de ses ongles de topless. Comme nous, elle était éjectée de son monde. Le regard mielleux et lourd, elle est revenue vers nous, gelée comme une balle mais douce comme on ne l’avait jamais vue auparavant.

–          J’vas embarquer ma momie dans mon char – on avait eu le temps d’entourer Tsi-Ku dans un drap blanc faute d’autre chose – pis après, j’vas m’occuper d’mon chauffeur, mes crèmes faciales sont plus en santé qu’jamais (un cégépien pas trop pubère montait effectivement la garde en bas).

Après la distribution des « j’vous aime » envoyés à qui mieux mieux, la Frappier a ouvert sa sacoche et elle en a ressorti un pot de crème enroulé dans un cent piasses.

–          Fêtez, astheure… Vos faces me disent que vous en avez d’besoin!

Et Minette s’est emparée de la crème. J’ai gardé le brun.

En regardant Bonnie Frappier descendre l’escalier avec sa Tsi-Ku Whore en motton sur l’épaule, on a eu peur qu’elle déboule avec sa poche de patates mais non… Malgré ses talons hauts plus hauts que l’Everest, trois tapes sur les fesses de son fardeau plus tard, elle était sur le trottoir en train de frencher goulûment son chauffeur, la main bien installée dans ses culottes, et il riait, elle fredonnait Poker Face de Lady Gaga pas trop fort, et j’étais jaloux. En les imaginant border Tsi-Ku avant de se mettre à fourrer sauvagement, j’ai vu des tanks.

Minette Salinger s’est approchée doucement de moi et elle s’est accotée sur mon épaule. J’ai senti son parfum. J’étais high. Sans me laisser le temps de dire quoi que ce soit ou de penser à bander, elle a posé son index sur mes lèvres en me disant « Chut » dans l’oreille. Elle m’a souri. Je l’ai suivie. Tous les deux dans sa chambre, on allait être bien.

 

À SUIVRE.

SAISON II. FINALE : octobre 2013

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :