Heavy metal

Heavy-Metal

Voici le texte que j’ai lu à Trois-Rivières au Off-Festival de Poésie, le 5 octobre. Ma première lecture publique à vie.

* * *

Ma gardienne saute en bas de la grosse moto de son chum, elle porte un coat de cuir, c’est une vraie dure. On est en 1989 à Port-Cartier, j’ai dix ans et on regarde la télé dans le salon, elle ne veut pas manquer le spécial Metallica à Solidrok, ils vont passer leur unique vidéo, celui de la toune One. Ça commence dans un hangar, quatre gars tout habillés en noir brandissent des instruments comme des armes. On ne dirait pas des motards, ils sont trop maigres, ils ont l’air tristes en même temps que fâchés. La gardienne m’explique que le vidéo est entrecoupé d’extraits d’un film dont le titre est Johnny got his gun. On voit un soldat avec un masque allongé sur un lit d’hôpital. Elle raconte qu’il a marché sur une mine, des éclats de métal lui ont arraché les membres, il n’y a plus de bras, plus de jambes, il est défiguré. À dix ans je sais ce que ça veut dire, c’est comme le monsieur la face embrouillée qu’on croise au centre d’achat, le monsieur pas de nez, le grand brûlé, la face de cauchemar. La gardienne raconte que le soldat fait des signaux en morse avec sa tête, il veut qu’on le débranche, il vit dans un enfer épouvantable, dans le noir absolu. Le soldat veut mourir. Au moment où elle le dit la musique éclate, coupante, dangereuse, et je demande :

– Est-ce qu’on va la voir?
– Voir quoi? me demande-t-elle.
– Voir sa face?
– Je ne me souviens pas mais je pense que oui.

En réalité on ne voit rien de tel, mais les grands garçons tristes fâchés et la mort, les soldats et les guitares, la simple possibilité de voir un visage sans visage, c’est trop, je cours aux toilettes, je m’enfuis, à dix ans je ne suis pas prêt pour le heavy metal.

* * *

On est en 1991 à Boucherville, et sur ma télé suspendue au-dessus de mon lit je m’arrache les yeux à tenter de spotter le tracé négatif d’un sein aux postes embrouillés de pay per view. Puis un après-midi alors que je lis un Dragonlance sur mon lit avec Musiqueplus en arrière-plan, j’entends une espèce de sitare qui joue quelques notes en mineur, et puis subitement Tac Tac Tac Tac explose un riff gigantesque, assourdissant, j’échappe mon livre, lève les yeux. C’est Wherever I may roam de Metallica. Le riff se répète, accélère, devient de plus en plus violent, un arc électrique me déchire le cortex, dix milles volts sont libérés d’un coup dans mes cellules, la force crépite dans les veines de mes petits bras maigres, la puissance du riff défonce mes sens et je reste foudroyé sur le lit. La musique m’a arraché la tête. Je passe la soirée scotché devant l’écran en vain, le vidéo ne rejoue pas, mais je ne veux pas perdre le riff, je le tiens, je le garde, je ne l’oublierai pas, je le protège dans mon esprit, je le fredonne en silence dans ma tête tout l’après-midi, toute la soirée, jusqu’au moment de dormir, et dans mon lit, dans le noir, je le répète dix fois, vingt fois, cinquante fois la même séquence de notes, cent fois la même incantation de puissance, puis je panique, je crois l’avoir échappé, mais non, le riff revient, le riff demeure, le métal vient de m’entrer dans le corps et n’en ressortira plus.

* * *

1992. Je veux posséder ce riff mais j’ai peur des magasins de disques, ça m’effraie de montrer que j’aime quelque chose aussi fort, alors je demande à ma mère d’acheter la cassette pour moi. « Il me semble que c’est pas ton genre », qu’elle me dit, mais dès le lendemain elle me rapporte la casette toute noire, et au moment de l’écouter je ferme la porte de ma chambre comme si j’allais me masturber, mais c’est pour brancher mes écouteurs dans ma petite radio en plastique jaune, c’est pour mieux prendre en flamme en secret sur ma chaise, c’est pour mieux cacher dans ma chambre que je vais perdre la tête.

* * *

1993. Dans le cours de mathématique en secondaire 2 on fait des statistiques, le prof demande à chaque élève ce qu’il écoute, elle trace des colonnes au tableau, classique, jazz, pop rock, heavy metal. Mes amis disent les uns après les autres « pop rock », « pop rock » « pop rock », autrement dit, ils n’écoutent aucune musique, mais quand mon tour approche, je sens une immense chaleur me monter à la tête, je pourrais dire « pop rock » moi aussi et ce serait au suivant, je resterais invisible, mais la chaleur dans ma tête me pousse à dire la vérité alors je lâche « Heavy Metal ». Mes amis sursautent, se retournent vers moi, « voyons donc, qu’est-ce que tu dis », « ça se peut pas, arrête de niaiser », « franchement, pourquoi tu veux nous faire croire ça ». Et quand je les inviterai à jouer au Super Nintendo chez moi, je leur montrerai mon rack à cassette, regarde, j’ai toutes les cassettes de Metallica, mais ils ne feront que hausser les épaules.

* * *

En 1994 c’est le midi en secondaire 3 et mes amis se sont entendus dans mon dos pour ne plus me parler, ils font comme si j’étais invisible, ne jettent aucun regard dans ma direction et quand je leur adresse la parole ils ne répondent pas, sauf par de petits ricanements entendus, et l’un d’eux secoue sa bouteille de Yop et donne une bonne claque derrière et un jet liquide de yogourt blanc jaillit sur mon chandail de Metallica, ils éclatent tous de rire et je me lève d’un bond, je quitte la cafétéria, quitte l’école, retourne chez moi, monte dans ma chambre, ferme la porte et dans mes écouteurs c’est Blackened, la première chanson de …And Justice for All , Blackened is the end, Winter it will send, Blowing all you see, into eternity, la peur de mon enfance s’est vaporisée et maintenant tout est noir, comme Luke Skywalker torturé par l’empereur des éclairs bleus me parcourent le corps et l’esprit, je serre les dents et désire la fin de toute fucking vie sur terre, vent de mort, glaciation éternelle, puis la cassette arrive à One, et à 14 ans dans ma chambre de banlieue à Boucherville, prostré sur ma chaise les yeux fermés à faire des signaux morse avec ma tête, je vois clair comme la jour que ma vie et ma mort sont entre mes mains, si je le désire, si je le choisis, je peux me jeter un sort permanent d’invisibilité, je peux me débrancher et disparaître, retenir mon souffle, je suis le garçon tout en noir triste et fâché dans un hangar, je suis le soldat sans jambes, sans bras, je suis le soldat sans visage.

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