Que le mal ait le dernier mot

Romania Europe Horsemeat

Je voudrais être de ceux qui ne parlent plus qu’avec des objets tranchants. Parce que ces temps-ci, la parole, elle me crève sur la langue, avant même qu’elle arrive au monde. J’ai la parole épuisée, rachitique, atone. Son articulation ne mène à rien, n’évoque rien. J’ai l’impression que quand bien même je parlerais cent ans, je n’arriverais jamais à ne rien dire vraiment. Ça ne ferait qu’ajouter au grésillement ambiant, ininterrompu, dans quoi plus rien ne se discerne… même pas un cri de détresse.

Ce n’est pas le syndrome de la page blanche. Rien à voir avec ça. C’est une forme d’aphasie, provoquée par l’incessant vacarme du banal. Ça a davantage à voir avec une sorte de refus, d’abstinence. Une réaction immunitaire devant l’obscénité primordiale de toutes vos petites histoires que j’ai mille fois entendues et que vous répétez avec moins de pudeur, chaque fois. Devant vos élans de dénuement, je ne me sens capable que d’une chose : me couvrir davantage, ne rien montrer, avide de garder précieux les quelques mots valables que je porterais encore en moi pour ne les sortir qu’au bon moment, armes secrètes stratégiquement déployées dans un assaut létal contre le verbe de l’insignifiance devenu légion.

En fait, je voudrais que ma parole demeure silencieuse, sans bruit, à condition qu’elle n’en fasse qu’un seul : celui d’un jack-knife qui vomit sa lame avant de se planter dans un flanc découvert ou bien celui d’un désosseur qui charcute méthodiquement la chair pour la transformer en viande. Je veux que mes mots soient assez tranchants pour te fendre la cornée, assez dangereux pour qu’ils me pètent dans la gueule avant même que je les prononce; j’veux qu’en explosant, ils soient pareils aux éclats brûlants d’une grenade qui me perceraient le voile du palais pour se loger dans mon hippocampe, pour me réveiller les synapses de la fonction phatique.

Je dois trouver l’opération alchimique qui réglera mon problème, découvrir la formule qui change la parole en acier inox, en métal qui ne rouille pas dans le sang. Je veux savoir quoi faire pour transformer la parole en substance qui tranche, qui lacère, qui marque sur les corps les lettres d’un poème enfin débarrassé des figures de style qui font gagner des bourses ou bien des likes, sur Facebook.

Au lieu des bibliothèques, je veux des chambres froides, remplies de corps inertes, mutilés, suspendus et saignés à blancs, exhibés à tous, pour tous, dans un esprit de libre accès à la Culture.

Je veux qu’on puisse lire les glyphes d’une parole neuve, imprononçable, libre de droits : une parole qu’on aura minutieusement gravés sur les peaux. Qu’on nous enseigne dès maintenant la lecture des entailles bourrées de suie qui courent des genoux aux hanches, des poignets aux épaules; qu’on nous apprenne l’analyse littéraire des motifs violacés qui suintent sur les torses, qu’on développe une sémiotique des idéogrammes calligraphiés au couteau, ceux qui voudraient invoquer l’innommable, ceux qui renvoient à ce qu’on garde pour soi, à ce qu’on a de plus laid, à ce qu’on pourrait encore dire de vraiment important.

Par le tranchant d’une parole qui ne sort plus de la bouche mais qui s’écrit à la lame, je veux fendre l’aorte d’un discours congestionné d’insignifiances. Je veux que par l’infection des plaies cessent les pirouettes stylistiques du mot d’esprit. Je veux que la gangrène se répande et qu’elle remplace les meme generators, je veux qu’elle parle, avec ses couleurs horribles qui tuméfient l’épiderme. Je veux que la nécrose ait le dernier mot aux joutes de langages qui tournent à vide au-dessus de nos salons virtuels.

Je veux infliger le mal.

Je veux le faire pousser partout où il se trouve, même si c’est pour commettre l’irréparable, même si c’est pour me vicier le sang et me salir les mains. Surtout si c’est pour me salir les mains. Je veux allez jouer dans son ventre enflé de polypes, y arracher des grappes d’organes gorgés de toxines pour ensuite les brandir devant nos faces de poissons morts au soleil, nos faces qui se masquent à chaque fois que surgit l’insupportable, nos yeux incapables de tenir le regard de ce qui aurait raison de nous, de ce qui aura raison de nous.

Nous sommes au point critique. Le mal demeure la seule chose qu’on écoute sérieusement, la seule chose qui amène avec elle l’indélébile. Nous n’arriverons à rien sans le mal, sans son épandage à grande échelle, sans son libre-partage, sans son essaimage, sans son incrustation définitive dans nos articulations, dans notre moelle. Je veux une vidange de fumier radioactif sur les régions déjà stériles de la parole; je veux une Fukushima craquée en deux qui ne finit plus d’ensemencer l’océan lexical de vocables cancérigènes. Je veux que le mal se condense et qu’il s’immisce dans la nappe phréatique de ce qu’y nous resterait de beau à dire, ce qu’y nous resterait de bon à dire. De ce qu’y nous resterait à dire, point.

Mais il ne nous reste plus rien à dire. Même si nous continuons de parler, il ne reste rien à dire, rien à ajouter. Il ne reste plus que les sons inarticulés, inintelligibles, que nos gorges feront une fois prises pour de bon par les horreurs qu’il nous faut dès maintenant s’infliger.

La scarification, celle de la chair, oui, mais celle des sens aussi, reste la seule littérature valable. Le reste sera relégué au rayon du folklore, de l’anecdote, de la plaisanterie clever, de la petite parlote qui surnage à la surface des choses au cœur desquelles nous ne descendons plus jamais.

Je veux qu’advienne une littérature du silence qui existera en négatif, en apparaissant dans le contraste que produiront sur la trame de l’insignifiance les cris que nous lâcherons alors qu’elle s’écrira en caractères gras sur nos peaux trop longtemps ternies devant l’écran de nos laptops.

 P.S:
J’ai lu une première version de ce texte au Off-FPTR dans le cadre de la très épique soirée Heavy-Metal animée par Erika «Duchesse» Soucy. Cette version-ci a paru dans le numéro 3 du Sexe-Abstrait, aux côtés, entre autres, des textes d’SS Latrique et de Sebastian Sebastiansen .

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :