L’année de la Licorne

Annedelalicorne_v2

But I won’t cry another tear
For all the pain we saw last year

The River, Chromatics.

C’est l’heure des bilans. Je ne crois pas aux horoscopes mais je pense que l’année qui s’achève s’inscrit sous le signe de la Licorne. Le signe, oui. Celui d’une licorne bien spéciale. C’est elle qui va me faire parler. Je vais écrire ce texte parce qu’il faut bien finir par l’écrire, parce que je le porte en moi depuis trop longtemps. Ces choses-là, elles ne s’expectorent pas du premier coup. Elles grandissent longtemps sur les bronches. Elles dorment sur les poumons. Elles prennent leur temps. Elles veulent qu’on marche avec elles un moment. Elles ne disent rien sur l’heure et le lieu où elles surgiront. Elles sont de mauvais génies qui nous tourmentent d’oracles subtils, ardus à déchiffrer, sur lesquels il faut (mal) dormir. Elles sont des maux nécessaires.

J’ai marché avec cette chose-là, en me demandant quand est-ce que son temps viendrait. Elle s’est tranquillement déposée en moi, se formant un sédiment à la fois, à mesure que je me suis tapé le stretch entre Pierre de Coubertin et Lafontaine, sur Théodore. C’est le long de ce trajet qu’elle décidait de se manifester, de me ricaner dans l’oreille, de me pincer l’épaule avec ses serres, de me raconter toutes ses affaires, d’organiser la playlist de mon lecteur mp3 pour mieux gérer les marqueurs de relations entre les gros morceaux d’affaires qu’elle tenait tant à me confier.

Et parlant d’affaires, il m’en est arrivé pas mal, cette année. Peut-être pas davantage que les autres années. Mais cette année, elles avaient un relief plus abrupt que d’habitude, plus hostile à l’œil, en tout cas, quand tu pilotes un esquif qui prend mal le vent et qui fonce vers son destin, avec tous ses instruments dans le noir. Ces affaires-là, c’était des récifs qui tranchaient les vagues. Tu les vois se profiler mais tu ne cèdes pas à la panique. Tu les regardes, dans leurs formes spectaculaires, jusqu’à te laisser aller au désastre, en filant droit devant elles. Tu te dis que même si elles pouvaient avoir raison de toi, même si tu te brisais dessus, il faut s’approcher de choses aussi grandes et aussi dangereuses, c’est vital. Et, accepter d’être aspiré vers les choses terribles, c’est le seul moyen d’en revenir, de l’œil du cyclone.

Le contact avec ces affaires-là, c’est venu résonner fort dans moi. Je laisse rarement les choses résonner en moi. Généralement, elles s’étouffent, elles sont assourdies. Ce n’est même plus volontaire. Je m’y suis habitué. Regarder le monde avec des yeux en pierre polie. Avancer dans le monde comme un spectateur discret. Traverser les grandes salles silencieusement, sans rien déplacer, en laissant même la poussière sur les meubles du décor qui attend la grande représentation, celle qui se jouera sans que je sois dans les coulisses, sans que je sois dans les parages. Passer avant ou après l’action, c’est ça mon fun. Passer par les ruelles, par la salle des machines du monde, endroits exclusivement accessibles à ceux dont les noms ne s’affichent même pas au générique du grand manège. Tu gagnes beaucoup en humanité, je pense, quand tu croises le regard de tous ceux qui prennent avec toi le dernier train, le dernier bus, le dernier métro, quotidiennement, et qui s’en vont quelque part dans la nuit pas faire le party parce que comme toi, ils puent trop les vidanges. Ça pourrait bien être là, le bout de la nuit. Tant que tu ne t’y es pas échoué, tu ne sais vraiment pas ce qui se trouve dans ces éclats d’espace-temps qui n’appartiennent à personne… à part ceux qui s’y ramassent, un peu contre leur gré, à l’insu de tous.

Cette année, je me suis rendu à 30 ans. 30 ans, tu vas me dire que ce n’est pas grand-chose, qu’on a toute la vie devant soi. Ouais, mais à 30 ans, le temps a commencé à laisser ses ruines derrière ton passage. La lave se met à refroidir. Des ilots de signifiance, denses en expériences, commencent à figer, à se faire visibles. Tu acceptes beaucoup de choses. Tu avances avec ces histoires qui resteront pour toujours en suspens, tu acceptes que d’autres ne seront jamais racontées de vive voix. Tu mesures la valeur du silence. Tu préfères exister là-dedans, dans le silence, plutôt que d’exister dans le vacarme où plus personne ne s’écoute. Tu préfères ne rien dire plutôt que dire rien.

Cette année, plus que les autres, j’ai vu beaucoup de gens autour de moi avoir mal. À un point tel, que des fois, j’aurais voulu détourner son cours, au Mal, comme on détourne une rivière, pour le faire couler sur moi, pour que j’en prenne un peu plus et eux, un peu moins. Mais, souvent, le Mal m’évite et s’acharne sur les autres, c’est toujours un peu comme ça. Un jour, il va me trouver. Ça c’est sûr. Je ne sais pas si je suis prêt. Mais je sais… je sais bien qu’il me trouvera.

En attendant, c’est l’impuissance. Et la face de marbre pour ne pas la laisser transparaître, l’impuissance. Celle que t’essaies de déjouer un peu partout; devant ton laptop, au bout du fil, assis à un banc de parc, à la job, autour d’une table, dans une chambre d’hôpital, tu la gardes figée sous les muscles de ton visage, tu la gardes creuse dans toi. Tu prends ce qu’on te donne et t’essaies d’aider comme tu peux, mais tu te connais trop bien. Tout ça te glisse entre les doigts, ça t’échappe. Parce que t’es le gars qui passe quand les salles sont vides et pleines d’échos. T’as l’impression de ne rien pouvoir prendre en charge, de ne pas pouvoir porter sur ton épaule le corps des blessés. J’ai l’impression d’être déphasé, spectral, lointain. Je voudrais ramasser tout ce que j’ai pour que la journée se termine bien. Pour eux. Mais ils écopent pareil. Je ne suis pas invincible et je ne suis pas là. Je suis éparpillé, physiquement dissipé. Trop dilué pour assurer le rôle qu’on m’assigne, des fois.

Au pseudonyme du Mercenaire, je préférerais celui du Parrain. Pas le Parrain de Coppola. Non. Celui qui prend soin des siens. Mais je ne peux pas aspirer à de quoi du genre. Parce que je ne suis pas là. Je ne suis jamais là. Je ne fais que passer vite-vite dans ta vie, comme une ombre, comme une apparition que t’auras entrevue sans trop être sûr(e). Dans le fond, c’est tout ce que je veux vraiment : passer vite-vite dans ta vie. Et te faire du bien. 15 minutes. Fuck toute. Fuck vraiment toute. Je veux juste être une ombre qui passe dans ta vie et qui te fait un peu de bien, rien qu’un instant, puis disparaître. Je veux être comme ce gars-là, y’a des années maintenant, qui avait accepté que je prenne un taxi avec lui. Même si j’avais tout bu et tout joué mon fric. Même s’il ne me connaissait pas. On avait fait semblant, le temps de la ride, d’être des chums qui se rendraient la pareille, la prochaine fois. On savait bien qu’y aurait pas de prochaine fois. Quand je suis sorti du taxi, j’ai promis que je répéterais ce genre de générosité simple qui peut, comme un détail apparemment anodin mais finalement capital, changer le cours des choses. Mais cette générosité, elle n’est pas suffisante pour faire dévier le cours des rivières. Tu vois quand même les gens souffrir. Tu les vois mourir aussi. Et t’es rien qu’une ombre. Tu ne peux pas vraiment les aider.

C’est un peu ça que j’ai appris durant l’année de la Licorne.

Illustration : Marlène Paquin

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :