Ces drames qui basculent ou Ce qui se passe dans tes bobettes reste dans tes bobettes

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Raturer toute passion, tout enthousiasme, toute indépendance généreuse, toute indécente vigueur d’affirmation; fendre en quatre l’ombre de poil d’un sénile fantôme de sentiment, faire macérer, en trois cents pages, d’impondérables délicatesses amoureuses dans l’huile de myrrhe d’une chaste hypothèse ou dans les aromates d’un élégant scrupule; surtout ne jamais conclure, ne jamais voir le Pauvre, ne jamais s’interrompre de gémir avec Lord Byron sur l’aridité des joies humaines; en un mot, ne jamais ÉCRIRE.

Léon Bloy, Le Désespéré   

Vous écrivez tous de la même façon : il s’agit de montrer un beau petit drame vécu par un personnage pas trop compliqué, pas trop imprévisible, qui vit une vie banale, un peu tristounette mais qui soudain, au détour d’un événement imprévu, découvre qu’il y a des déchirements, des troubles et des secrets cachés dans les replis du quotidien. Si c’est écrit de la bonne façon, Danielle Laurin, en sniper, va vous tirez droit dans le cœur une rafale de bonheur et ça va sonner, mes amis, comme une tonne de briques. Ça va même s’écrire de même : « Un personnage. Un désespoir. De la tristesse sans fin. Un bijou littéraire. Une prose sensible et réservée. Un écrivain est né. Une écrivaine est naine. »

Alors là, chers auteurs à prix, vous deviendrez les sismographes des états humains qui basculent. La plume à la main, bandés sur votre peu de vision, prêts à sacrifier la phrase banale sur l’autel de la poésie du quotidien, vous vous prendrez enfin pour quelque chose. Votre écriture sentira la petite culotte et vous vous pencherez sur votre texte tout pareil à tant d’autres et l’inquiétude vous gagnera devant tous ceux qui en veulent à votre prix littéraire. À ce moment, écrivain anonyme qui espère tant de reconnaissance, vous écrirez exactement ce qu’il faut pour que l’un ou l’autre critique joliment frisé vous trouvent bon dans Le Devoir ou dans le Voir. Et la belle photo prise par votre éditeur où vous avez l’air jeune, beau, profond, mystérieux et doucement menaçant, votre belle photo, donc, décorera tous les salons du livre : agent immobilier de vos bâtiments imaginaires, il vous faudra être vendeur. Ému, vous pourrez dire : « J’ai toujours rêvé d’écrire. Depuis que je suis tout petit, je rêvais de faire de l’écriture de petite-culotte » — mais vous ne le direz pas comme ça. On ne peut pas dire de belles grosses vérités à la gueule de la réalité. On le sait tous un peu que la littérature de par les temps qui courent fleurent les humeurs féminines. La vie est déjà trop dure de même, comme me disait l’une de mes moins enthousiastes lectrices, que ça ne donne rien de lire des drames violents où des pères se suicident, violent et tuent. Ce qui se passe au Mexique, reste au Mexique, n’est-ce pas?

Et pis là qu’on me comprenne bien : y a pas de critique en creux des goûts de ces dames. Je m’en fous un peu, du goût de ces dames, autant que du goût de ces messieurs, d’ailleurs. Les mononcles aux mains longues de RDS ne valent pas mieux que les hystériques de Canal Vie. Anne Hébert n’a jamais écrit de livres de féfilles, elle ne s’est contenté que d’écrire de fabuleux romans; Jean-Claude Van Damme n’a jamais fait de bons films, il ne s’est contenté que de faire des films de gars. De toute façon, si le lectorat était masculin, les clichés de genre continueraient à peser sur la production littéraire : les livres seraient d’actions, seraient de sexe, seraient de voiture, seraient comme ci ou comme ça, selon les goûts de chacun. C’est quand les goûts s’institutionnalisent que l’art se transforme en produit qui doit répondre aux impératifs du marché. Partez pas, je clarifie : c’est parce qu’ils aiment ça qu’on écrit comme ça pour pouvoir leur vendre encore plus de même ça.

Et c’est là d’habitude que partent les conversations siphons qui ne débouchent sur rien, puisque qu’après tout, c’est chacun ses goûts, han! Et là on va te dire que ce que tu fais c’est ben original, mais tu vas le sentir, t’es quand même pas trop con, que tu n’es pas devant un amateur d’originalité particulièrement éclairé. Mais c’est chacun ses goûts, han!, et alors là, tu fermes ta gueule, pis tu te dis que Britney Spears vaut bien Mozart; après tout, c’est de la musique, et han!, chacun ses goûts.

Même si les goûts de chacun ne sont pas tous égaux devant le nouveau Dieu relativiste où tout se vaut, parce que tout se vend. Et je pense à cet éditeur qui gueulait : « Mets de la couleur! Mets de la couleur! Ça va être bon, tu vas voir. Finalement, écrire un livre, c’est pas trop compliqué. » Relativisme! Et cette autre, frisée comme seul pourrait l’être le Diable, à Radio-Cadenas, en direct, qui lance un : « Excusez-moi, mais Sébastien Chabot, je suis pas capable. C’est un peu trop flyé! » Relativisme!

Dire qu’y en a d’autres qui me prennent pour un écrivain bourgeois qui a pas cinq piasses dans ses poches, pour un écrivain de l’enfance qui fait pipi, pour un écrivain des régions racistes et pour un écrivain qui se prend pour un écrivain. M’en va leur donner raison : je vais mettre de la couleur, je vais en mettre en tabarnak! je vais faire des phrases courtes, mes paragraphes vont se terminer sur des punchs, ça va sentir le sentiment, la culotte semi-propre (faut quand même que ça sente un peu), ça va parler de l’ailleurs, du grand ailleurs, du vrai ailleurs, ça va être écologique, altermondialiste, droit-de-l’hommiste, écrit contre la droite satanique, composé pour la gauche des carottes biologiques, enfin ça va être juste assez complexe pour qu’ils écrivent : « Un livre. Intelligent. Étourdissant. Un livre qui va droit au cœur, comme on va droit au but. »

Chers contemporains, soyons des compétiteurs objectifs dans ce concours de caniches brossés qu’on nomme parfois milieu littéraire québécois.

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