Le tour de Rimouski

La nostalgie c’est le fonne mais pas trop longtemps.

J’ai dit ça sur les rochers de la grève à Pointe-au-Père, vers minuit et demie une heure, la marée au plus bas. Quand j’ai dit ça une étoile filante est passée derrière ma tête, c’est Sébastien qui l’a vue, de toute façon je n’avais pas vraiment de souhait, sinon de goûter telle fille. On était loin des maisons, on buvait, on parlait.

Pendant l’après-midi on avait fait le tour de Rimouski, le lieu des études, celui des plus vieilles amitiés qui sont restées, là où s’était brisé mon premier cœur.

Le bar où on sortait tout le temps, on le savait, n’était plus allable, nouvelle clientèle et musique de douchebags. On ne s’est pas arrêtés à la Cantine de la gare, où on ramassait la poutine de trois heures du matin, c’était sur le chemin des résidences. Au café un ancien confrère du bac était toujours serveur ; bellâtre autrefois, il avait épaissi. Je me rappelle qu’il était le principal suspect du vol du porte-monnaie de ma blonde de l’époque. (En même temps tu ne laisses pas traîner ton argent sur une table de bar. Entéka.) On s’est donné des nouvelles, ça m’ennuyait, j’avais hâte qu’il ait fini de couler nos pintes.

Au dépanneur on a croisé un autre confrère plus sympa, il a pris du ventre lui avec, c’est correct c’est un musicien.

Dans l’université vide, on est passé par les mêmes raccourcis, puis par la cour des résidences, elles n’avaient pas changé sauf les fenêtres. J’ai revu le trajet que j’empruntais entre ma chambre dépourvue d’Internet et les locaux informatiques, plusieurs fois par jour, pour entretenir une correspondance avec une femme qui vivait au Bic, c’était la joie, je me rappelle un matin d’octobre, l’herbe gelée brûlait dans l’aurore, quand on ne dort pas autant écrire une lettre — l’insomnie semblait nouvelle, légère.

Il y avait le nouveau quartier chromé, situé en hauteur bien entendu, de lourdes baraques de parvenus pas de goût : des châteaux, des gargouilles, du japonisant, un chevreuil affreux en plastoche bondissant de derrière une fontaine, t’as envie de tirer dessus avec des balles de peinture. (On peut penser que la blonde de l’époque vivrait là si elle en avait les moyens.)

Je me rappelais les rues que j’avais marchées, les quartiers, des lieux que j’avais hantés, j’étais un peu plus fantôme dans ce temps-là.

On aurait pu mettre du Satie. Ou Radiohead.

À présent Sébastien a une femme, une petite fille et une maison, il n’est pas retourné là par nostalgie mais pour avancer ; moi ça fait bientôt dix ans que je suis parti, j’ai toujours un chat mais pas le même, les plantes ne meurent plus si souvent dans mon appart du boulevard Rosemont, on me voit un peu plus quand je sors. Nous sommes ailleurs. Nous sommes sur les rochers de la grève, la marée ne remonte pas avant plusieurs heures, la bière est bonne, l’amitié vivante. On n’avait jamais fait ça dans le temps, aller s’asseoir les pieds à ras le varech, la nuit.

Un peu de nostalgie c’est le fonne mais je ne suis pas encore assez vieux pour vouloir m’y vautrer je suppose. Et pas du genre à me payer le coffret des Cités d’or ou de Passe-Partout, pas prêt de me duper avec ça — je veux dire, peut-être que j’ai trop bonne mémoire pour la nostalgie.

Le gars qui a inventé le mot au 17e siècle pensait à la douleur, à son retour, au souvenir qui luit comme un ostensoir, aux jokes Bazooka Joe franchement plattes. La nostalgie quand ça t’arrive tu rinces au gin bien comme il faut, le lendemain t’es propre, tu penses à autre chose. Toi aussi t’as envie de vivre encore un peu, de dormir, tu prendrais encore un peu de plaisir de temps en temps, encore un peu de nouveau si ça se trouve, avant que l’Alzheimer ne débarque sur tes rivages pour te détruire. Et t’iras voir cette fille quand tu pourras, les étoiles filantes c’est pas vraiment fiable.

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