Comment je n’ai pas rencontré votre mère

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Kids, ce n’était pas la fille de la table d’à côté au café Van Houtte sur Ste-Catherine, celle qui surveillait mes trucs quand j’allais pisser, ni la serveuse au comptoir. Ce n’était pas celle que j’ai accrochée en sortant de l’Écume des jours. Ce n’était pas à un lancement au Port-de-Tête ni dans la rangée du whisky à la SAQ Jarry. Elle ne jouait pas un orque dans World of Warcraft. Elle ne jouait pas de la basse dans un band. Ce n’était pas à l’université, au secondaire ni au cégep, ni autour d’un bon verre de vin entre amis. Ce n’était pas en plein air. Ce n’était pas ma coiffeuse ni ma dentiste ni l’optométriste, ni la caissière du dépanneur, ni une de mes étudiantes. Ce n’était pas une collègue de travail qui dansait saoule au party syndical de Noël. Ce n’était pas dans la petite salle de spectacle Ritz P.N.B. (anciennement le Il Motore) dans un coin industriel du boulevard Jean-Talon le soir où je suis allé voir un show de métal, Vattnet Viskar, Tombs, Pallbearer, c’était malade. Ce n’était pas la fille de six pieds avec le dos couvert de tatouages à la H.R. Giger qui oscillait doucement la tête devant moi même si elle lui ressemblait en version géante, je l’avoue. Celle-là sortait avec un gars pareil à la créature au début de Prometheus. Ce n’était pas dans la file au cinéma ni dans la salle la fois que je suis allé voir Prometheus. Ce n’était pas au cinéma au comptoir quand je vendais du popcorn ni dans la cabine où je vendais les billets ni dans le corridor où je les déchirais, ni parmi les collègues ni parmi les clients. Ce n’était pas dans un bar. Aucun wingmen ne m’a poussé vers elle en lâchant « Haaaaaaaave you met Jean-Philippe? ». Ce n’était pas sur Tinder ni Okcupid ni Réseau Contact ni à un mariage ni à un enterrement. Ce n’était pas pendant un voyage au Japon en Islande en Norvège en Écosse en Irlande en Suède au Danemark en Alaska en Antarctique. Ce n’était pas pendant une panne d’électricité ni pendant une éclipse. Ce n’était pas une lectrice de Terreur Terreur. Elle ne promenait pas son chien dans la ruelle, elle ne faisait pas de jogging au parc. On ne se parlait pas toutes les nuits sur IRC ni ICQ ni MSN ni facebook ni gmail. Ni en attendant la rame de métro ni à l’épicerie. On ne nous a pas présentés. Ce n’était pas sur la rue. Elle n’est pas tombée du ciel, elle n’est pas sortie de terre.

Kids, j’aimerais vous raconter l’histoire à partir de la fin, la raconter comme si j’avais connu la fin lorsque je la vivais, en projetant sur cette période de ma vie la certitude que tout ce qui se déroulait était nécessaire pour me conduire jusqu’à elle, comme si c’était inscrit quelque part, entrevoir le parapluie jaune du coin de l’œil, comme si je pouvais à cette époque garder la foi, savoir d’avance que la grisaille d’octobre et l’insomnie, les lendemains de veilles et netflix, vingt gigabytes de porn et les cauchemars, les amours ratés et les amitiés perdues, tout cela étaient des éléments indispensables de l’intrigue, on a lu le quatrième de couverture, on a lu les critiques, on le sait déjà que ça ne sera pas une histoire glauque, ce sera léger et lumineux, on rira beaucoup, on aime les histoires qui finissent bien et on ne sera pas déçu, il n’y aura rien à craindre, rien à regretter. Ça devait se passer ainsi et pas autrement. Il fallait se tromper à répétition. Échouer. Courir après les mauvaises. Les perdre. Tourner à vide. Apprendre sa leçon. Passer à autre chose. Y revenir jusqu’à ce qu’on comprenne. Oublier. Se souvenir. L’accepter. Se révolter. Attendre. Chercher. Obséder. Bouger, grouiller, lâcher-prise, persévérer, laisser faire, s’acharner, penser à autre chose, la laisser partir, télécharger de la musique, acheter des livres, regarder des séries, travailler, ne rien faire, rien du tout, même pas le ménage, même pas le lavage, ne jamais dormir, hiberner des mois durant. Rester ici et s’en aller. Grandir et rapetisser. Apparaître, disparaître. Foutre le feu au bloc et déclencher des élections. Descendre les vidanges, fonder une religion, échapper son cell dans le caniveau, se lancer à corps perdu dans les faux départs, les détours, les impasses, les dépenses vaines, l’économie aveugle, hésiter, rester figé, rater son coup, reculer, prendre feu dans ses draps sales. Et recommencer. C’était le programme. Tout ce qu’on doit construire, tout ce qui doit se défaire pour qu’on puisse venir au monde.

Kids, je pourrais vous faire croire que je savais qu’elle arriverait quand j’aurais libéré l’espace pour l’accueillir, que j’avais déjà à cette époque la conviction que ses cheveux seraient de la bonne couleur. Et comme la fin heureuse est connue d’avance, en vous le racontant je n’aurais pas omis le passage où je marchais en sueur sur St-Denis dans la canicule du premier juillet 2014 à la tombée de la nuit, parmi les déchets laissés par les déménagements, les chaises et tables défoncées, les matelas grouillants de punaises de lit, les sacs de vidange éventrés, la puanteur, l’humidité, le ciel turquoise, la noirceur qui tombe, autour de St-Joseph l’intuition claire qui monte en moi, légère et évidente, dévastatrice, que ça pourrait continuer comme ça, très facilement, sans aucun effort, ce serait la chose la plus simple au monde, juste par inertie, si je ne fais rien, s’il ne se passe rien comme il ne se passait rien depuis deux ans déjà, la solitude pourrait s’étendre encore des années, pourquoi pas jusqu’à la fin de ma vie, vieux garçon comme une malédiction, à chaque fois par inadvertance passer juste à côté d’elle, se frôler mais jamais se rencontrer, le parapluie jaune de l’autre côté en sens inverse, toujours se rater de justesse, ou pire encore dire le mauvais mot qui la ferait fuir, comme si elle avait oublié de naître en 19XX, son père trop fatigué ce soir là, sa mère ça ne lui tentait pas, une secousse au plafond les gémissements dérangeaient trop les voisins, elle aurait basculé dans un passage secret pivotant avalée par le mur de l’autre bord du monde, et ici je marche sur St-Denis écrasé par la chaleur dans les restes des mouvements de la vie des autres, chaque jour à Montréal des couples se brisent et d’autres se forment, jeu de chaise musicale, je suis celui qui reste debout à la fin, je marche dans les mêmes ornières jusqu’à mon appartement immobile, et ce qui me terrifiait n’était pas de ne jamais plus rencontrer personne et de rester seul jusqu’à la fin de mes jours que de continuer jusqu’à la fin des temps à espérer la croiser à chaque fois que je prendrais le métro, chaque fois que je ferais l’épicerie, à chaque sortie, party, lancement, spectacle, durant les années à venir, les immenses et vides années à venir, et à l’espérer à chaque nouvelle amie que j’ajoute sur facebook, encore et encore, d’année en année, étirer la déception, allonger l’espoir vain, un cœur traîné dans le gravier pendant quatorze mille kilomètres, j’ai eu peur que cet espoir m’empoisonne lentement, que cet espoir finisse par me tuer. L’image rêvée d’elle de plus en plus nette alors que sa possibilité se désintègre, le parapluie jaune s’envole, et vieillir, alors qu’elle s’éloigne dans l’appartement d’en dessous, en Tasmanie née trop tard en 2063 ou trop tôt en 1523, c’est du pareil au même.

Kids, je ne lui parlais pas à la deuxième personne, je ne lui promettais rien d’avance, je pourrais vous avouer qu’en 2014 je n’avais aucune idée de quoi elle aurait l’air, les visages sur la rue, dans le métro, dans mes classes, sur Tinder, dans le porn, les visages se brouillaient les uns dans les autres, se fondaient en une surface blanche opaque comme mes vitres l’hiver après chaque tempête. Je pouvais supposer qu’elle aurait un sac JanSport comme tout le monde, qu’elle porterait des lunettes à grosse monture noire comme tout le monde, que son embryogenèse se serait déroulé sans heurts, je soupçonnais qu’elle serait de genre féminin, qu’elle ferait partie du genre humain, que la première chose que je lui dirais ce sera l’ombre de ta main l’ombre de ton chien l’ombre de ton 3DS, je ne pouvais pas en dire plus, je ne pouvais pas penser « elle va m’aimer, je vais l’aimer », l’idée me glissait entre les doigts, brûlait, fondait, détruisait toute forme de vie dans un rayon de quatorze mille kilomètres. Elle n’a pas sonné à ma porte pour me vendre quoi que ce soit. Elle ne m’a pas longuement regardé à l’autre bout d’une pièce bondée. Elle n’était pas dans un bar. En 2014 j’étais si souvent prisonnier du passé, ses yeux, sa bouche, ses mains, ses hanches, ses fesses, ses seins, je n’en avais aucune idée.

Kids, à cette époque j’avais hâte de pouvoir vous raconter comment je suis allé la chercher, de quelle manière elle est venue me trouver, j’avais hâte de vous pouvoir vous assurer que je n’ai jamais de ma vie manqué de courage, que je ne me suis jamais plaint d’avoir manqué de chance. Je serais arrivé très tard en avance, elle sera arrivée de très loin juste à côté, un GPS m’aurait signalé son approche à 14608 km en Nouvelle Zélande, à 0,5 km à Villeray, je surveillais le cadran sur le mur, il ne lui restait que 9223 jours encore, n’oublie pas de tracer un X sur ton balcon elle va atterrir dessus cet après-midi.

Kids, je pourrais vous confier que les meilleurs moments de ces années n’avaient rien à voir avec votre mère, ni avec aucune autre femme d’ailleurs, la fois en octobre où je suis sorti du collège à la tombée de la nuit pour être surpris par le froid et les immenses déchirures dans les nuages comme des hautes forteresses de vapeur et de lumière, ce sentiment d’élévation puissant dans le stationnement désert, dans l’odeur des feuilles mortes, dans le calme d’une fin de journée après avoir fait du bon boulot, ces moments où j’oubliais tout, où je souriais en fermant les yeux en partant de la musique sur mon iPod. De la musique qui n’avait rien à voir avec l’amour. Du black metal en danois. Je pourrais vous avouer que si je n’arrivais pas à l’imaginer elle, alors imaginez, vous. En 2014 je préférais souvent le vide où même son absence disparaissait.

Kids, peu importe, après coup on dira que j’étais préparé, qu’elle m’a pris par surprise, que c’était un accident, le destin, le hasard, des trajectoires calculées, collision nécessaire, miracle contingent, coïncidence, programme, probabilité si infime qu’elle voisine zéro, c’était inespéré, inévitable, on était faits l’un pour l’autre, si pareils et si différents, on aurait si facilement pu se manquer, c’est si aisé de ne pas naître, mais kids quand on raconte à partir de la fin toutes les histoires sont des comédies, sont des tragédies, toutes les histoires sont belles. En 2014 en voyage immobile sur mon divan en attendant l’évaporation complète du romantisme, je ne savais pas encore comment ça allait se terminer ni commencer.

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Comments
One Response to “Comment je n’ai pas rencontré votre mère”
  1. JF dit :

    Trop bien, ca coule, c’est trash, ca touche.

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